Dans le dessin animé Ratatouille, Anton Ego est un critique gastronomique parisien aussi célèbre que redouté. Il se rend au restaurant Gusteau pour juger la cuisine du jeune chef Alfredo Linguini. Mais il ignore encore que le véritable talent derrière les fourneaux s’appelle Rémy… et qu’il s’agit d’un rat. Au moment de commander, Ego choisit son vin avant son repas : un Château Cheval Blanc 1947. Il laisse ensuite le chef lui préparer ce qu’il veut.
Sur Spiritus Vinum, nous avions déjà décortiqué… disons plutôt dégusté à notre manière, le foie et le Chianti de Hannibal Lecter dans l’article « Foie et Chianti : Hannibal Lecter a-t-il réussi son accord mets et vins ? ».
Retour donc à un autre accord mets-vin passé par la case cinéma. Mais cette fois, le vin a été choisi avant même de connaître le plat. Ego a-t-il eu raison de faire confiance à son Cheval Blanc ?
Il était une fois… un critique, une bouteille et une ratatouille
Nous sommes en 2007. Le film d’animation *Ratatouille*, produit par Pixar, raconte l’histoire de Rémy, un rat qui rêve de devenir cuisinier. Au restaurant Gusteau’s, Anton Ego vient mettre à l’épreuve le nouveau chef dont tout Paris parle. Le critique commande quelque chose d’assez particulier : il veut que l’on cuisine pour lui ce que le chef osera lui servir. Et pour accompagner ce mystérieux repas, il annonce qu’il prendra une bouteille de Château Cheval Blanc 1947.
Le détail a son importance : Ego choisit le vin avant de connaître le plat ! La suite, on la connaît. Rémy prépare sa fameuse ratatouille, dressée avec une précision quasi chirurgicale. Le plat arrive devant Ego. Le critique goûte…
La ratatouille : simple, mais pas sans caractère
À première vue, difficile d’imaginer un plat plus éloigné d’un grand cru de Saint-Émilion. La ratatouille est un plat provençal composé principalement de tomates, courgettes, aubergines, poivrons, oignons, ail et huile d’olive. Les herbes viennent compléter l’ensemble. Une cuisine de légumes, donc. La cuisson joue aussi un rôle essentiel : les légumes peuvent être revenus séparément avant d’être réunis et mijotés, afin de conserver davantage leurs textures et leurs saveurs.
On obtient alors un plat fondant, parfumé et généreux. La tomate apporte son acidité, l’aubergine du fondant et de la richesse, la courgette de la douceur, tandis que le poivron et les herbes apportent leurs notes végétales et aromatiques. L’huile d’olive, elle, apporte du gras et de la longueur. Bref, derrière son apparente simplicité, la ratatouille possède déjà quelques arguments pour discuter avec un grand vin.
Cheval Blanc 1947 : pas vraiment le vin de tous les jours
Le Château Cheval Blanc se trouve à Saint-Émilion. Son terroir possède une particularité : contrairement à une grande partie des crus prestigieux de l’appellation installés sur des sols calcaires, Cheval Blanc repose sur des alluvions quaternaires de l’Isle, où se côtoient notamment graves, argiles et sables. Le domaine est également connu pour son encépagement associant historiquement Merlot et Cabernet Franc, qui contribue à son identité. Et puis il y a le millésime… 1947. Lorsque le film sort en 2007, cette bouteille a déjà 60 ans !
Un vin de cet âge n’a évidemment plus le même profil qu’un jeune Bordeaux. Avec le temps, les tanins évoluent, le fruit laisse davantage de place aux notes tertiaires et le vin peut développer une palette beaucoup plus complexe.
Le millésime 1947 est d’ailleurs considéré comme l’un des grands millésimes historiques de Cheval Blanc. Dans un article consacré à cette bouteille mythique, *La Revue du vin de France* souligne notamment le rôle du Cabernet Franc dans l’équilibre du vin et décrit un profil marqué par des notes végétales, balsamiques et fruitées. Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.
Château Cheval Blanc 1947 : notes de dégustation
Et dans le verre, que donne réellement ce fameux Cheval Blanc 1947 ? Michael Broadbent, qui l’a goûté plus de vingt fois, le décrit à son meilleur comme un vin d’une « mammoth concentration » (« concentration gigantesque »), incroyablement riche. Il souligne toutefois une forte variabilité d’une bouteille à l’autre.
En 2011, lors d’une dégustation de vingt millésimes organisée au château, Ch’ng Poh Tiong découvre pour la première fois ce 1947. Sa description est particulièrement évocatrice : fruit riche et mûr, tanins complètement fondus, figue au nez comme en bouche et une texture « pure velvet, rich, warm, soft and enveloping » (« du pur velours – riche, chaleureux, doux et enveloppant »). Il note également la présence de 10 g/l de sucre résiduel et rapproche le vin d’un Pedro Ximénez plutôt que d’un Porto.
Bref, loin de l’image d’un vieux Bordeaux fatigué, le Cheval Blanc 1947 apparaît ici comme un vin riche, velouté, puissant et étonnamment généreux.
Ratatouille et Cheval Blanc 1947 : finalement, pourquoi pas ?
Sur le papier, cet accord peut sembler un peu cabotin. Ego est joueur et a surtout envie d’être étonné. D’un côté, une ratatouille. De l’autre, l’un des grands vins de Saint-Émilion, dans un millésime mythique. Qu’ont-ils en commun ? On vient de le voir : la tomate apporte de la fraîcheur et de l’acidité, les légumes mijotés du fondant, l’huile d’olive de la matière et les herbes des notes végétales et aromatiques. Et justement, les notes végétales et balsamiques relevées dans certaines dégustations du Cheval Blanc 1947 ne sont pas complètement étrangères à l’univers aromatique de la ratatouille.
À notre sens, le plat possède suffisamment de caractère pour ne pas être complètement écrasé par le vin. Mais l’équilibre reste fragile : un grand vin âgé possède une complexité et une finesse qui peuvent facilement prendre le dessus sur un plat de légumes. Une ratatouille mal préparée, trop cuite ou trop aqueuse n’aurait probablement aucune chance. Face à un Cheval Blanc 1947, il faudrait donc une ratatouille particulièrement soignée : des légumes bien cuits mais encore identifiables, une belle concentration, une huile d’olive maîtrisée et suffisamment d’arômes pour tenir tête au vin. Et c’est justement ce que propose Rémy.
Ego avait-il donc raison ?
Oui… mais pas forcément pour les raisons que l’on pourrait croire. Ego ne pouvait évidemment pas savoir que le chef allait lui servir une ratatouille. Il a choisi son Cheval Blanc 1947 avant de connaître son plat. Son pari était donc particulièrement risqué.
Pour autant, ce n’est pas nécessairement un mauvais accord. La richesse du plat, son huile d’olive, ses légumes fondants et ses notes végétales peuvent trouver un écho dans un vieux Bordeaux issu notamment de Merlot et de Cabernet Franc. Le problème n’est donc pas vraiment l’association ratatouille + Cheval Blanc. Il serait plutôt de savoir si la ratatouille est suffisamment bonne pour mériter de rencontrer le Cheval Blanc.
Et dans le film, la réponse est manifestement oui.
Quand une ratatouille fait plus que son travail
Lorsque Ego goûte le plat, la ratatouille le ramène immédiatement à son enfance. Le critique redoutable, habitué à juger les restaurants et leurs chefs, se retrouve soudain confronté à un souvenir personnel. Son attitude change alors complètement.
C’est peut-être là que le film apporte sa propre réponse à notre question. Un accord mets-vin ne se résume pas toujours à une liste d’arômes qui se répondent. Parfois, le plat et le vin fonctionnent parce qu’ils provoquent quelque chose.
Dans le cas d’Ego, la ratatouille fait même oublier momentanément le critique qu’il est. Et pour une fois, ce n’est peut-être pas le vin qui donne toute sa valeur au plat.
Conclusion : l’accord était-il réussi ?
Ego avait choisi un grand vin sans connaître le plat qui allait lui être servi. Sur le papier, le pari était risqué. Une ratatouille reste un plat de légumes relativement simple, tandis qu’un Cheval Blanc 1947 est un vin complexe, ancien et prestigieux. Mais une ratatouille bien préparée possède suffisamment de matière, de fraîcheur et d’arômes pour ne pas être totalement dépassée par le vin.
Alors, accord parfait ? Pas forcément. Accord impossible ? Certainement pas.
Disons plutôt qu’Ego avait choisi une bouteille qui pouvait laisser une chance au chef de le surprendre. Et Rémy a saisi cette chance.
Le Château Cheval Blanc 1947 en quelques infos et chiffres
Le Château Cheval Blanc est situé à Saint-Émilion, en Gironde, et figure parmi les Premiers Grands Crus Classés de l’appellation. Le domaine existe depuis plusieurs siècles et ses archives attestent de la présence de vignes dès le XVIe siècle. Le vignoble actuel s’est ensuite constitué progressivement, notamment au XIXe siècle.
Le millésime 1947 est resté particulièrement célèbre dans l’histoire du domaine. Il a été produit après un été très chaud et sec et est aujourd’hui considéré comme un millésime mythique de Cheval Blanc. Dans *Ratatouille*, cette bouteille sert donc à accompagner… une ratatouille.
La rédaction de Spiritus Vinum le confesse : n’ayant ni un Cheval Blanc 47 dans son humble cave, ni un Rémy en cuisine, nous n’aurons jamais le fin mot de l’histoire.
Sources et ressources
Decanter : « Wine Legend: Château Cheval Blanc 1947 » : article de Stephen Brook consacré au millésime 1947, utilisé pour les informations sur le vin, son caractère atypique, son histoire et les notes de dégustation.
https://www.decanter.com/learn/wine-legend-chateau-cheval-blanc-1947-369917/
CH’NG Poh Tiong : « Chateau Cheval Blanc 1947 » : compte rendu d'une dégustation de vingt millésimes de Cheval Blanc au château en 2011, utilisé notamment pour compléter les informations sur le 1947 et son évolution après plusieurs décennies.
https://www.chngpohtiong.com/chateau-cheval-blanc-1947/
AlloCiné : « Ratatouille : anecdotes du film et de son tournage » : informations sur la réalisation du film, les recherches de Pixar en France et le travail effectué auprès de chefs français, utilisées pour le contexte cinématographique et gastronomique de l'article.
https://www.allocine.fr/film/fichefilm-46211/secrets-tournage/
Pixar Animation Studios : « Ratatouille » : page officielle du film, utilisée comme source de référence pour les informations concernant l'univers, les décors et la conception du restaurant et de la cuisine de Gusteau.
https://www.pixar.com/ratatouille
AlloCiné : « Ratatouille : 12 détails cachés dans le film Pixar » : article utilisé pour les détails visibles dans le film, notamment les bouteilles et références à différents produits viticoles présents à l'écran.
https://www.allocine.fr/diaporamas/cinema/diaporama-18693096/